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Descriptif de la session pour la convention MLA de 2019

MLA 2019  3-6 janvier 2019 à Chicago

Session affiliée et garantie du CIÉF

Modératrice : Oana Panaïté, Indiana University-Bloomington (MLA member)

La pensée et la création littéraires francophones reposent sur l’usage correctif et réparateur de la fiction. Pour combler les lacunes de l’Histoire officielle ou rejeter ses mensonges, nombreux récits historiques (sagas familiales ou nationales, récits de formation, d’initiation ou de voyage) font appel à des histoires individuelles ou collectives parfois inspirées de témoignages vécus ou de documents d’archives mais très souvent reconfigurées selon les procédés de la fiction ou entièrement imaginées. La fiction littéraire peut participer d’une critique de la pensée dominante (raciste, xénophobe ou néocoloniale) rendant possible la résistance contre la « fiction de la race » (Mbembe), la redécouverte de soi grâce à une « vision prophétique du passé » (Glissant) et le dépassement du « mal d’archive » (Derrida). Mais cet usage historique et idéologique de la fiction qui brouille les frontières entre le factuel et le fictif, le fait avéré et la réalité hypothétique ne risque-t-il pas aussi d’affaiblir la force de frappe politique de ces ouvrages et d’entraîner même de dangereuses confusions éthiques (Lavocat) ? Cette session s’intéressera aux enjeux complexes, distincts et souvent contradictoires associés à l’utilisation de la fiction (par où l’on entend ce qui est imaginé, non factuel, voire mensonger) dans les récits historiques issus des différents espaces francophones (Glissant, Condé, Djebar, Ben Jelloun, Nganang, Boris Diop, Monénembo, Miano, Dagher, Caron, Denuzière, Jenni etc.).

  1. Littérature algérienne de langue française : Histoire, éthique et esthétique. Youcef Immoune, Université d’Alger 2, Algérie.

La littérature algérienne de langue française est née dans le contexte colonial, placée dès l’abord sous le signe de l’engagement et du nationalisme révolutionnaire. L’histoire ou la conscience d’une implication historique dans le destin d’un devenir national indépendant a non seulement fourni à cette littérature ses thèmes mais a constitué à ce jour le paradigme dans lequel elle s’est construite et évoluée, et dans lequel s’est débattue sa légitimité. L’un des derniers ouvrages de Rachid Boudjedra, Les contrebandiers de l’histoire, un pamphlet paru en 2017, vient nous le rappeler avec force.

Rachid Boudjedra, l’un des grands auteurs prolifiques de la littérature algérienne, intervient, à travers ce pamphlet pour instruire, sur un ton sévère et sans concession, le procès de certains écrivains et artistes ainsi que leurs productions littéraires et artistiques, en soulevant la question du rapport de la fiction à la « vérité » ou à « l’authenticité » historiques. Ils les accusent de falsification.

En référence à des concepts empruntés aux penseurs de la révolution, d’obédiences marxistes et néo  marxistes, et plus particulièrement à la pensée de Frantz Fanon, il les accusent d’inféodation à l’ordre colonial, sous les termes de néo-colonisés, qui ne se justifient que par le concept de « haine de soi ».

Ce pamphlet qui vise des auteurs à différentes périodes de l’histoire de notre littérature de langue française et plus particulièrement celle de nos auteurs contemporains (Kamel Daoud, Boualem Sensal, Salim Bachi, Yasmina Khadra), confirme d’une part, le rapport indéfectible qu’a notre littérature avec l’histoire, encore convoquée, encore débattue, encore soumise au régime particulier de l’écriture romanesque ; d’autre part, elle semble dessiner une fracture générationnelle entre les auteurs quant à leur appréhension de ce matériau historique : entre les anciens, ceux que l’on peut situer entre les pionniers des années 40-50 et leurs dignes continuateurs et novateurs des années 70-80, et les auteurs émergeant dans les années 90.

A rappeler que les deux tournants historiques, qui l’un est aux origines de cette littérature et l’autre est à l’origine d’un autre souffle, renvoient à des situations traumatiques de guerre : la guerre de libération nationale (1954-1962) et la guerre contre le terrorisme islamique dans les années 90.

C’est cette fracture, source aujourd’hui de polémiques et de positionnements divergents quant à l’inscription de l’histoire dans la littérature que nous interrogeons. Comme il s’agit de polémique et de procès, nous proposons une lecture placée sous le signe de l’éthique. En cela, les concepts de « responsabilité », de l’ « altérité », de l’ « éthique de la libération » constituent les termes-pivots de notre réflexion. A quoi est appelée notre littérature ? Dans quels termes, construit-elle les rapports de soi à l’autre ? Dans quelle mesure s’inscrit-elle  dans un mouvement de libération, politique mais aussi culturel, dans lequel elle est née mais auquel elle semble indéfiniment rattachée qu’elle doit poursuivre et lui donner de nouveaux essors ?

  1. Frères Volcans de Vincent Placoly : « L’Histoire hallucinante » de la révolution de 1848 aux Antilles.  Robert Decker, Princeton University

Vincent Placoly (1946-1992), militant indépendantiste, historien et écrivain, reste aujourd’hui mal connu du public et peu étudié dans les universités. Parce qu’il appartient à une génération ultérieure à celle qui fonda le mouvement Négritude, et qu’il se soucie peu des préceptes souvent dogmatiques du mouvement de la Créolité, il ne se place dans aucun des grands courants littéraires antillais – ce qui pourrait expliquer son invisibilité dans le champ de la littérature antillaise. Son œuvre s’inscrit néanmoins dans un effort collectif pour ressusciter l’histoire, à travers lequel bon nombre d’écrivains des Caraïbes françaises, notamment Glissant, Chamoiseau, et Condé, remettent à l’honneur un passé souvent négligé, voire dénié par les historiens officiels. Dans son troisième roman, Frères Volcans (1983), Placoly revient sur la révolution de mai 1848 aux Antilles. Cette insurrection populaire, essentiellement menée par des esclaves, força les autorités coloniales à déclarer l’abolition unilatérale de l’esclavage et l’amnistie générale pour les révolutionnaires noirs.  Ces faits, en tant qu’ils furent rigoureusement étouffés par les historiens des Deuxième et Troisième Républiques, fournissent un exemple saillant de ce que Michel-Rolph Trouillot appelle « silencing of the past ». Le roman de Placoly, qui prend la forme d’un journal intime, rédigé par un colon blanc pendant les six premiers mois de 1848 et « découvert » par un narrateur extradiégétique qui s’identifie comme historien, brouille la distinction épistémologique entre récit historique et romanesque. Si le journal est fictif, Placoly s’appuie sur des documents d’archives véritables, qu’il cite directement et à plusieurs reprises, de façon à ancrer son roman dans ce moment décisif, quoiqu’oublié, de l’histoire antillaise. Mais ce roman singulier va plus loin : non seulement il remet en cause la tradition historique française qui a fait oublier la révolution antillaise, mais il revient aussi sur la logique chronologique qui structure habituellement la conception occidentale de l’Histoire, ainsi que la fiction. La forme du journal intime se base sur un modèle du temps strictement linéaire : le récit, balisé par des repères chronologiques précis, semble d’abord aller du passé vers le présent. Mais le texte de Placoly ne tarde pas à dériver : les repères chronologiques s’espacent puis disparaissent, plongeant le lecteur dans une espèce de flou temporel, où passé, présent et futur se confondent. Si le journal œuvre à restaurer une vérité perdue dans le passé historique, il est aussi le support d’une véritable réflexion sur le présent. Pour Placoly, le fait de revenir sur cette révolution, décrite par David Rigoulet-Roze comme « l’acte de naissance d’un “peuple martiniquais” acteur de son histoire », représente un choix politique clair : en même temps qu’il fait redécouvrir l’histoire de cette révolution oubliée, l’auteur se sert de la fiction pour ressusciter l’esprit révolutionnaire des Antillais, comme pour inciter ces derniers à résister à la politique assimilationniste de la métropole. Dans ma communication, je propose de montrer comment l’inscription du temps, au niveau narratologique du roman, constitue une partie indissociable de l’argument politique et historiographique de Placoly. L’exemple de Frères Volcans montre comment la fiction romanesque peut proposer une vérité aussi « factuelle » que celle de l’histoire traditionnelle de l’occident.

  1. « La mystification auctoriale dans La Danse sur le volcan de Marie Vieux-Chauvet : la réinvention du roman historique haïtien de femmes ». Katia Gottin, University of the Witwatersrand, Johannesburg

En 1957, l’année d’ascension de François Duvalier à la présidence de la République d’Haïti, paraît le roman identifié comme historique de Marie Vieux-Chauvet, La Danse sur le volcan. L’auteure haïtienne y fait une réécriture fictionnalisée des années ayant précédé la Révolution d’indépendance à Saint-Domingue au dix-huitième siècle. La mise en scène narrative du personnage historique de Minette, découvert par l’auteure dans l’essai historique Le théâtre à Saint-Domingue de Jean Fouchard, structure ce roman historique haïtien de femmes. Marie Vieux-Chauvet s’engage dans un projet de réhabilitation historique des femmes haïtiennes qui ont participé, au même titre que les hommes, à un projet révolutionnaire et contestataire à l’aube de la formation de la République haïtienne. Cependant ce projet émancipatoire s’accompagne d’une certaine ambivalence dans le discours auctorial. La transtextualité de La Danse sur le volcan, au sens de Gérard Genette, c’est-à-dire sa valeur intertextuelle avec l’essai de Fouchard, et son paratexte (note de l’auteure et citation) identifient le roman comme roman historique tout en déconstruisant la nature même de celui-ci. Quand Vieux-Chauvet revendique l’authenticité de son texte dans la note d’auteur, elle fait preuve non seulement de mauvaise foi mais elle y signale une relation paradoxale à une « possible » valeur authentique du roman historique. Dans La Danse sur le volcan, la mystification de Vieux-Chauvet permet de faire vivre les voix étouffées, oubliées des femmes au temps des révoltes libératoires à Saint-Domingue. Dans cette communication, je propose de montrer comment la tromperie de Vieux-Chauvet ainsi que la contradiction inhérente et fondatrice entre faits réels, fiction, et authenticité dans le roman historique illustrent la spécificité du roman historique dont  la narration s’organiserait autour d’un personnage féminin héroïque dans le contexte haïtien.

  1. Le roman national à l’épreuve du roman la fiction.  Timo Obergöker, University of Chester, Royaume-Uni.

Le tollé provoqué par la publication de l’Histoire mondiale de la France de l’équipe éditoriale autour de Patrick Boucheron en 2017 a réactualisé un vieux conflit franco-français latent depuis les années 1990. Celui-ci oppose les représentants d’une exception historique française qui insistent sur le caractère éminemment universel de l’histoire française aux globalistes qui cherchent à inscrire l’histoire nationale dans les mouvements complexes des mondialisations. La réalité des débats, il faut en convenir, est bien moins stérile que cela. Pour les tentants de l’exception française, le roman national, forme de mise en narration d’une épopée nationale partagée, est le meilleur moyen d’assurer la cohésion nationale. Or, le récit national, héroïque, univoque, ne laissant guère de place aux récits minoritaires ni alternatifs paraît de plus en plus comme une survivance d’un autre âge d’autant plus qu’il escamote savamment les aspects encombrants de l’histoire nationale.

Or, de plus en plus, la littérature se fait détentrice d’autant de romans nationaux alternatifs qui mettent en lumière les lieux d’oubli d’un récit national unitaire. En nous appuyant sur des textes de Jérôme Ferrari, d’Alexis Jenni, d’Alain Mabanckou, nous nous interrogerons sur les biais par lesquels la fiction narre l’histoire nationale autrement. Et sur ses limites.